Entretien avec le professeur Laurent Bègue-Shankland

La détresse éprouvée face à des violences faites aux animaux est majorée chez les plus jeunes. »

Laurent Bègue-ShanklandDirecteur de la Maison des sciences de l'homme Alpes (UGA/CNRS)

Professeur Bègue-Shankland, quels sont les liens entre la cruauté envers les animaux et d’autres formes de déviance, comme la violence envers les humains ?

Aujourd’hui, il existe des réponses scientifiques claires à cette question. Dans la revue Research in Veterinary Science, 96 publications parues depuis 1960 ont été épluchées. Il en ressort que 98% des articles indiquent que la maltraitance des animaux va de pair avec les violences dont les victimes sont humaines. Il existe deux études françaises qui confirment ces résultats. L’une, publiée en 2022 dans le Journal of Interpersonal Violence qui a été menée sur plus de 12 000 adolescents et qui montre que les jeunes auteurs de violences envers les animaux sont plus enclins à harceler d’autres élèves. Une autre étude plus récente, menée en 2023 et 2024 sur 55 000 étudiants de l’enseignement supérieur, a montré que les auteurs d’actes de violence sur les animaux se caractérisaient par une plus forte insensibilité émotionnelle.

 

Qu’en est-il du « simple » visionnage d’images de sévices envers des animaux ? Ce n’est pas la même chose d’être spectateur passif qu’auteur de tortures.
Bien sûr, mais un spectateur n’est pas entièrement passif et traite les informations qui lui sont présentées. Une étude menée par Scott Plous, un chercheur américain de l’université Wesleyan, a montré que le fait de voir des films où sont commises des violences envers les animaux produit chez les spectateurs un stress qui augmente avec la proximité de l’espèce maltraitée avec la nôtre. Nous sommes ainsi particulièrement perturbés par le spectacle de mammifères soumis à des maltraitances. Il a été montré par ailleurs que la détresse éprouvée face à des violences faites aux animaux est majorée chez les plus jeunes, qui sont aussi plus sensibles aux effusions de sang.

 

Une proposition de loi va être examinée pour interdire la corrida aux mineurs. Que sait-on de l’impact de la corrida sur le psychisme des enfants et adolescents ?

Des chercheurs espagnols et britanniques ont mené une étude auprès de 240 enfants madrilènes âgés de 9 à 12 ans. Les chercheurs ont ainsi fait visualiser à ces enfants des vidéos de corridas dans lesquelles les scènes étaient assorties de paroles en voix off. Une partie des enfants entendaient les commentaires neutres d’un présentateur, d’autres des élans enthousiastes et festifs. Cette approche a révélé que les enfants qui avaient vu des scènes de corrida avec de commentaires festifs éprouvaient ensuite plus d’anxiété et manifestaient davantage d’hostilité.

« La présence des enfants dans une situation où de la souffrance est délibérément infligée à un animal peut communiquer un message problématique et même perturbant »

 

Pour ses défenseurs, la corrida n’est pas un spectacle de cruauté comme un autre. Par sa mise en scène et son décorum, elle neutraliserait l’effet de la violence sur les enfants. Elle pourrait même servir d’exutoire à la violence des jeunes. Qu’en pensez-vous ?

Cette hypothèse qui relève d’un effet supposé de « purge » de la violence ou catharsis est complètement infondée. Les recherches menées en laboratoire comme sur le terrain montrent bien au contraire que le spectacle de la violence désensibilise et habitue à la violence, augmentant la probabilité qu’elle soit jugée moins inacceptable et plus légitime. Montrer de la violence, c’est augmenter les risques de détresse ou d’imitation pour les jeunes spectateurs, et non les en protéger.

Les enfants n’assistent pas seuls à ces spectacles. La présence des parents ne crée-t-elle pas un cadre rassurant ?

Les parents qui accompagnent leurs enfants participent activement à la banalisation de la violence de l’arène. En cela, oui, ils rassurent probablement leurs enfants et contribuent à légitimer ce qu’ils voient, mais leur présence dans une situation où de la souffrance est délibérément infligée à un animal peut communiquer un message problématique et même perturbant pour les enfants. Ceux-ci ne tracent pas une frontière aussi nette que les adultes entre les animaux et les humains ou entre les espèces qui peuvent être maltraitées et celles qu’il faut protéger. Finalement, l’image même de l’adulte peut être abimée dans ce contexte pour certains enfants.

 

Depuis cette rentrée 2024, les élèves seront dès le CP sensibilisés au respect des animaux. Pour les jeunes spectateurs de la corrida, cela ne risque-t-il pas de créer une dissonance cognitive ?

Les jeunes spectateurs de corrida seront dans une situation difficile. Reconnaître que la corrida est une forme de maltraitance, ce sera pour eux se demander pourquoi leurs proches la justifient, et peut-être se sentir coupables d’y avoir participé.

 

« La prise en compte stricte de l’intérêt des enfants devrait amener à les protéger de ces situations de violence »

Le Comité des droits de l’enfant, un groupe d’experts indépendants qui surveille la mise en oeuvre de la convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant, s’est dit préoccupé par l’impact que la tauromachie pourrait avoir sur les moins de 18 ans en tant que spectateurs lors des événements, et en tant qu’élèves dans les écoles de tauromachie.

Cette convention internationale implique de promouvoir la santé mentale et le bien-être des enfants, ainsi qu’une « culture de la paix et de la non-violence ». Rappelant aux gouvernants français que notre pays l’avait ratifiée, les Nations unies ont demandé en 2016 à la France de protéger les enfants de la participation à la corrida. Des préoccupations similaires ont été exprimées aux gouvernements espagnols, portugais, colombien, mexicain ou encore péruvien. La prise en compte stricte de l’intérêt des enfants devrait amener à les protéger de ces situations de violence qui ne favorisent pas le développement d’une culture de l’empathie et du respect des êtres vivants.

 

 

Entretiens réalisés par Anne Souin pour La SPA.
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