Entretien avec le professeur Serge Garcet

On inscrit dans le système interprétatif de ces enfants un certain regard sur la violence, qui devient quasiment une vertu. »
Professeur Garcet, que se passe-t-il dans la tête d’un enfant ou un adolescent qui assiste à l’infliction de sévices à des animaux ? Les défenseurs de la corrida avancent que celle-ci ne traumatise pas les enfants.
Il convient d’abord de rappeler que l’enfant fait moins la distinction entre les espèces. Par conséquent, il se sent plus proche du taureau et plus empathique vis-à-vis de lui que l’adulte, et sera donc plus affecté par cette violence. La corrida confronte aussi l’enfant à la mort et à la mise à mort de façon brutale alors que son système psycho-affectif en développement n’est pas nécessairement en mesure de l’assimiler. Cette « effraction » du psychisme de l’enfant peut comporter une dimension traumatique. A minima l’exposition à la violence de la corrida entraînera un mal-être chez l’enfant, peut-être de la culpabilité ou un état de stress.
Vous connaissez cette étude dirigée par le Professeur Graña, qui montre que peu d’enfants sont vraiment joyeux devant une corrida. Parmi les spectateurs occasionnels, 43 % éprouvaient du chagrin. Pourquoi, dans ce cas, les parents continuent-ils d’amener leurs enfants à des corridas ? Et comment expliquer les 36 % d’enfants « indifférents » ?
Ceux qui éprouvent du chagrin ne le disent pas forcément à leurs parents, car ils ne veulent pas les décevoir. S’agissant des indifférents, on le voit dans cette étude, plus les enfants assistent fréquemment à une corrida, plus ils paraissent anesthésiés, tout en considérant majoritairement que ce qu’ils voient, « c’est mal ». Il y a donc une mise à distance de la souffrance qui ne doit pas être prise pour une acceptation. L’enfant n’aime pas ce qu’il voit, mais il n’a pas nécessairement le choix et il ne peut que subir. Plus grand, il peut aussi accepter d’y aller pour ne pas subir les pressions familiales, ou pour recueillir l’approbation parentale ou communautaire. Si j’assiste fréquemment à ce spectacle et que mon père se montre fier de moi, j’associerai les bénéfices affectifs avec la violence. Dès ce moment, la violence devient quelque-chose de normal, voire d’appréciable puisqu’elle devient source de renforcements positifs. On inscrit dans le système interprétatif de ces enfants un certain regard sur la violence, qui devient quasiment une vertu.
Au risque que cette violence se reproduise sur d’autres êtres ?
L’enfant témoin d’une corrida est en situation d’apprentissage. Souvenons-nous de l’expérience de la « Poupée Bobo » conduite en 1961 par le Professeur Bandura, père de la théorie de l’apprentissage par imitation. Elle montrait que les enfants exposés au modèle adulte agressif présentent plus souvent des gestes agressifs physiques que les autres groupes. La violence vécue en tant que témoin entraîne de l’anxiété et des comportements agressifs vis-à-vis des humains (autres élèves, petit frère ou petite soeur…) et des animaux. Des études ont montré qu’être témoin de cruauté envers les animaux dans l’enfance amène à poser par la suite des actes violents autant sur des animaux (15%) que sur d’autres personnes (23%). Dans la corrida, il y a une normalisation très claire de la violence et des comportements violents, qui vont devenir pour l’enfant un mode de résolution acceptable des frustrations et des conflits.
« En plaçant le taureau hors du champ de l’éthique, je peux tout me permettre à son égard »
La corrida n’enfreint-elle pas un tabou universel qui veut qu’on ne fasse pas souffrir un animal gratuitement ? Comment alors expliquer que des personnes continuent d’assister à des corridas, d’exulter en voyant une bête qui souffre ?
Il y a fondamentalement une culpabilité par rapport à la mort de l’animal. Quant à sa souffrance, à part dans les cas de déviance, on n’a pas envie de faire du mal à un animal. Les amateurs de corrida ne voient pas dans le taureau une « bête qui souffre », mais un objet faisant partie d’un rituel qui véhicule des valeurs. En plaçant le taureau hors du champ de l’éthique, c’est-à-dire que les notions de bien et de mal ne s’appliquent pas à lui, je ne lui prête pas de conscience et je peux tout me permettre à son égard.
Les afficionados soulignent que le taureau est glorifié, qu’il est au cœur du spectacle, qu’on honore sa bravoure.
Certes, mais le taureau n’a jamais demandé à participer, et personne ne se préoccupe de son avis. Il ne demande pas à mourir. Il ne veut pas non plus prendre le dessus sur l’homme dans un combat entre l’humanité et l’animalité. Son seul souhait est d’éviter la souffrance et la mort. Sa violence n’est que réactive, dirigée contre la menace qu’il doit écarter. La violence prédatrice est celle du torero, qui, pour mettre en scène une mort intentionnelle, inflige à l’animal des souffrances non-nécessaires. À ce titre, la corrida s’inscrit bien dans le registre de la cruauté envers les animaux.
On présente parfois la corrida comme une mise en scène de la fusion amoureuse. C’est une conception assez inquiétante de l’amour. Et l’enfant, quelle est sa place symbolique dans tout cela ?
Dans la mise à mort du taureau, on rejoue l’affirmation de la toute-puissance de l’homme, qui a ce pouvoir de vie et de mort sur tout ce qui est en-dessous de lui, y compris, d’ailleurs, sur la femme. Symboliquement, l’enfance c’est l’innocence. Il y a donc quelque-chose de profondément dérangeant dans le fait de confronter les enfants à cette violence.
Entretiens réalisés par Anne Souin pour La SPA.
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